jeudi 15 décembre 2011

Existe-t-il vraiment un modèle turc ? 12 DÉCEMBRE 2011 | PAR JOSEPH CONFAVREUX

Existe-t-il vraiment un modèle turc ?

 | PAR JOSEPH CONFAVREUX
Les nouveaux contours de l'islam politique (4/5)

Est-ce l'ampoule qui a copié la lampe à huile ? Ou plutôt l'inverse ? La question ne s'adresse pas à des mouvements écolos, mais aux partis majoritaires au Maroc et en Turquie. L'AKP, le Parti de la justice et du développement, au pouvoir à Ankara, a été fondé en 2001, et a pris pour emblème une ampoule.

Son homonyme marocain, le Parti de la justice et du développement, qui a pris ce nom-là dès 1998, et domine désormais le Parlement du royaume chérifien, a, lui, choisi comme étendard une lampe à huile...

Baudouin Dupret, directeur du centre Jacques-Berque de Rabat, s'amuse de la situation. «Les Marocains prétendent avoir été les inventeurs du nom et les instigateurs du modèle. Mais, politiquement, ce sont les Turcs qui ont réussi.»

En Tunisie aussi, il y a un Parti de la justice et du développement, fondé par Mohamed Salah Hedri en mars 2011, dont l'orientation politique est, selon ses termes, «islamisme, centre droit», mais il est groupusculaire.

Quant aux Frères musulmans égyptiens, ils ont préféré éviter de créer encore un nouveau Parti de la justice et du développement. Le mouvement politique qu'ils ont formé après la chute de Moubarak, le 11 février dernier, a donc pris comme nom de baptême, Parti de la liberté et de la justice... Une petite variation qui permet de se différencier, tout en lorgnant du côté turc en période de campagne électorale. La référence à l'AKP est, en effet, d'abord une référence à la «success story»d'un parti politique musulman qui enchaîne les victoires aux élections municipales depuis les années 1990 et aux législatives depuis les années 2000…

Du côté d'Ankara, on se verrait bien, aussi, en leader du nouveau monde libre méditerranéen. Le Premier ministre de Turquie, Recep Tayyip Erdogan, a été un des premiers à demander à Hosni Moubarak de quitter le pouvoir, et se trouve aujourd'hui en pointe dans la condamnation de son ancien allié syrien. Un néologisme, celui de «néo-ottomanisme», a même été forgé pour désigner lanouvelle politique de puissance régionale mise en place par l'AKP au pouvoir en Turquie. 

Mais l'islam politique tel qu'il se pratique en Turquie peut-il franchir la Méditerranée et atteindre Tunis, Alexandrie voire Gaza ? Tous les partis «musulmans conservateurs», ou «à référentiel islamique», comme s'auto-désigne le PJD au Maroc, affirment que le modèle turc est intéressant. Même le Hamas palestinien ne rejette pas complètement la référence (voir l'article de Pierre Puchot à ce sujet). Du moins si l'on n'y regarde pas de trop près…

Pour Baudouin Dupret, «il y a une influence évidente, dans toute la région, jusqu'au Maroc, de ce modèle démocratique. Même si on peut adresser des reproches à Erdogan sur son autoritarisme, des élections se tiennent périodiquement, il existe une constitution, des juridictions… C'est un bras de levier très puissant, pour dire qu'on peut gérer une démocratie avec une idéologie islamo-conservatrice, qu'on peut être démocrate et croyant, en politique intérieure comme en politique extérieure.»  

En septembre dernier, Erdogan a donc entamé une tournée des trois premiers pays arabes s'étant révoltés contre leurs autocrates : Egypte, Tunisie, Libye… «Deux choses m'ont frappé dans le discours d'Erdogan au Caire,raconte Olivier Roy, professeur à l'Institut universitaire européen de Florence et auteur de L'Islam mondialisé. La clarté de son discours d'abord, notamment sur la laïcité. J'aurais pensé que ce serait quelque chose de plus irénique et fraternel. La vivacité de la réaction des Frères musulmans de l'autre. Ils ont clairement dit qu'ils ne voulaient pas de ce modèle-là. C'est un contentieux, pas un malentendu…»

Dominique Avon, professeur à l'Université du Maine et spécialiste d'histoire comparée des religions, a fait le même constat. «Je ne mettrais pas sur le même plan Erdogan, Ennahda et les Frères musulmans. Rached Ghannouchi, quand il est revenu en Tunisie, a parlé de la possibilité de s'inspirer du modèle turc. Mais lorsque Erdogan a fait sa tournée en Tunisie, en affirmant la nécessité de séparer la religion du politique, Ghannouchi s'est senti très mal à l'aise. Les Frères musulmans ou Ennahda disent oui à Erdogan quand il bombe le torse face à Israël, mais, en matière de conception du rapport politique-religion, ils affirment leur différence.»

Jean Marcou, professeur de droit public à l'IEP de Grenoble et spécialiste de la Turquie, s'attendait aussi à ce qu'Erdogan profite de ce voyage pour vendre un islam «soft», compatible avec la démocratie, plutôt que de revendiquer des constitutions laïques. «Mais il a dit que les Etats doivent être laïcs. Il a vraiment dit "laïc", et pas "civil". Comme en plus il semble qu'il y ait eu, en Egypte, une erreur de traduction et qu'on ait traduit laïcité par athéisme, les Frères musulmans ont fait une drôle de tête. Toutefois, la laïcité, en Turquie, n'a pas le sens que nous lui donnons. C'est une forme de relation Etat/religion, dominée par l'idée que le pouvoir politique contrôle la religion majoritaire.»


Un «islam d'Etat»

La laïcité turque est ainsi très différente de la laïcité française. Elle définit le cadre d'un «islam d'Etat», d'une religion nationale, qui dépend du politique. Une subordination de la religion au politique plutôt qu'une séparation des sphères politiques et religieuses. En Turquie, l'islam est ainsi organisé par la puissante Direction des affaires religieuses.

© Soliman le magnifique
«C'est une vraie bureaucratie qui prolonge une forme d'organisation existant dans l'Empire ottoman, qui a évolué en la matière, très différemment du monde arabe,explique Jean Marcou. Très vite, l'Empire ottoman n'a pas appliqué directement la loi islamique, mais créé un droit séculier, le kanûn, ainsi nommé par rapport au droit canon latin, pour empêcher l'envahissement de la loi religieuse dans l'organisation juridique et politique. Celui que nous appelons Soliman le Magnifique s'appelle, en turc, Süleyman Kanûni, parce qu'il a été un sultan qui a particulièrement développé cette forme de législation. Quand Erdogan parle de laïcité, il fait référence à cela. Il avait déjà essayé de vendre ce système au Pakistan ou dans certaines régions de l'ex-URSS. En substance, il leur disait :"On a une solution pour lutter contre l'extrémisme religieux, on contrôle nos imams"

L'Université Al-AzharL'Université Al-Azhar
Au Caire, l'Université Al-Azhar, la plus haute autorité de l'islam sunnite, n'était, à l'époque de Moubarak, guère indépendante du pouvoir politique, mais n'avait pas, non plus, de contrôle véritable sur les mosquées. En apportant son soutien, lors de la «deuxième révolution» égyptienne du mois de novembre, aux revendications des révolutionnaires égyptiens de la place Tahrir, elle a tenté de se repositionner dans le champ d'un islam politique, jusque-là laissé aux Frères musulmans et aux salafistes.

Al Azhar ne pourrait-elle pas alors, à terme, fonctionner comme cette Direction des affaires religieuses en Turquie ? «Mais Al-Azhar est une autorité spirituelle, précise Jean Marcou. En Turquie, la Direction des affaires religieuses constitue le septième budget de l'Etat et n'est pas une autorité spirituelle. Elle organise un islam national. Elle a parfois eu tendance à jouer de la corde spirituelle, par exemple pour répondre au discours de Ratisbonne de Benoît XVI, qui mettait directement en cause l'islam turc. Mais, sinon, c'est d'abord un organisme de contrôle des mosquées, ce que n'est pas Al-Azhar. En Turquie, le sermon du vendredi est le même partout.»

En Egypte, pour mettre fin à la cacophonie sonore, mais aussi freiner les ardeurs des muezzins d'obédience Frères musulmans ou salafistes, un projet d'unification des appels à la prière avait longtemps traîné dans les cartons du ministère des Waqfs (Biens religieux). Appliqué partiellement à la fin de l'année 2010, il n'a pu être complètement mis en œuvre, parce que l'autorité de l'Etat sur les mosquées n'a jamais été aussi ferme qu'en Turquie, même sous l'autocratie de Moubarak, qui préférait souvent jouer une tendance de l'islam contre une autre…

Autre différence majeure d'un bord à l'autre de la Méditerranée, dans le rapport entre Etat et religion : la question des minorités religieuses. L'organisation, à l'échelle nationale turque, de l'expression religieuse, se fonde sur un discours officiel rappelant sans cesse que l'islam y est la religion ultra-majoritaire. Et qu'il existe donc une adéquation quasi complète entre la religion d'Etat et la religion des citoyens. Les minorités – chrétienne, juive ou syriaque – représentent en effet moins de 1% des 84 millions de Turcs.

En Egypte, par contre, les Coptes sont environ 10% de la population. L'organisation de liens sereins entre communautés et l'apaisement des tensions constituent un des principaux défis des nouvelles autorités égyptiennes, comme l'ont montré les heurts réguliers entre Coptes et salafistes ces derniers mois. Toutefois, nuance Jean Marcou, l'islam d'Etat turc doit aussi composer avec des formes d'expressions religieuses minoritaires, à moins de faire l'impasse sur les Alévis. «Ces derniers représentent pourtant plus d'un cinquième de la population. Certes, ils se réclament, entre autres, de l'islam chiite, mais ils ne font pas le ramadan, ils ont leur propre clergé, ils ne vont pas dans les mosquées, ils ont leurs propres lieux de culte et certains ne se disent même pas musulmans…»


Un exemple plus qu'un modèle 

Mehmet Ali, vice-roi d'EgypteMehmet Ali, vice-roi d'Egypte
Au-delà de cette relation particulière entre l'Etat et la religion dominante, que les Turcs nomment laïcité, le modèle turc de l'islam politique est-il transposable ailleurs, au nom d'un destin commun ? Pour Jean Marcou, «cela reste difficile. C'est peut-être possible en Tunisie, parce que ce qui compte, c'est surtout l'expérience antérieure de modernisation nationale. Les Egyptiens, sous Mehmet Ali, dans la première partie du XIXe siècle, ont tenté une modernisation, mais c'est resté superficiel. Ce qui me paraît surtout très différent, c'est que le monde arabe, contrairement à la Turquie, est resté longtemps sous domination étrangère et que l'islam est devenu un vecteur de résistance et d'opposition. Si la plupart des nationalistes arabes n'ont pas adhéré au kémalisme, au modèle de société mis en place par Atatürk, c'est parce que ça bloquait sur la place de la religion.»

La rivalité historique entre le monde turc et le monde arabe, notamment entre les deux puissances régionales, démographiques et culturelles, que sont la Turquie et l'Egypte, complique aussi la donne. «L'Egypte a été le premier pays à se débarrasser de la tutelle ottomane, en 1804, et les Egyptiens possèdent une bonne mémoire historique», rappelle Olivier Roy.

Toutefois, si les recettes appliquées sur les bords du Bosphore ne sont pas applicables, telles quelles, ailleurs, la Turquie a permis aux mouvements islamistes de comprendre que leur mouvement ne serait jamais majoritaire sans une inflexion de leur discours et de leur pratique. Pour Olivier Roy, «Rached Ghannouchi a réussi à faire en trois mois ce qu'Erdogan a mis dix ans à faire, à savoir toucher au-delà de l'électorat à proprement parler islamiste qui, pour moi, est de l'ordre de 20%. Ghannouchi a beaucoup discuté avec l'AKP, notamment avec la nouvelle génération aujourd'hui au pouvoir. Il a appliqué l'idée que, pour dépasser les 20% et viser les 40%, ce n'est pas avec l'islam seul qu'on pouvait y arriver. C'est possible d'atteindre les 40%, mais en faisant le pari d'une société certes conservatrice, mais qui a envie de démocratie et de modernité économique, pas en faisant campagne sur une application littérale de la charia.»

mercredi 14 décembre 2011

Les salafistes, un dilemme pour les Frères musulmans égyptiens 14.12.11 | 19:08 | LEMONDE.FR Hélène Sallon


C'est un combat plutôt inattendu que doivent livrer les Frères musulmans aux élections législatives égyptiennes. Donnés grands favoris du premier scrutin libre de l'ère post-Moubarak, leur succès a été corroboré par les urnes. Le Parti de la justice et de la liberté fait la course en tête avec 36,6 % des suffrages exprimés lors de la première phase des législatives qui s'est ouverte le 28 novembre. Un bon score qui semble annoncer la victoire qui l'attend au terme de ce scrutin en trois phases, le 3 janvier. Mais, c'est sans compter l'émergence du parti salafiste Al-Nour qui, avec 24,4 % des voix se pose en challenger de taille, et des plus encombrants face aux ambitions post-électorales des Frères musulmans.

Avec la seconde phase du scrutin, tous les yeux sont tournés vers cet outsider surprise. "Contrairement au calcul initial des Frères musulmans, qui croyaient être seuls à passer au politique et donc bénéficier du soutien de l'ensemble de l'électorat, ils se sont fait dépasser par les salafistes qui se sont rapidement structurés", note Patrick Haenni, chargé de recherche à l'institut Religioscope. L'ancrage historique des salafistes, ainsi que leur réseau d'influence au sein de la population, tissé par le biais des mosquées et de notables locaux, a fait le reste (voir encadré). Et, si le référentiel islamiste commun aux deux partis semble tout indiqué pour une alliance post-électorale, le pragmatisme politique pourrait dicter aux Frères une tout autre stratégie. Pour eux, comme pour les autres partis égyptiens, les salafistes sont une véritable épine dans le pied.

DIVERGENCES DE VUES

Les deux mouvances islamistes divergent sur de nombreux points."Le premier but des salafistes est l'islamisation des institutions de l'Etat et de la société. Au contraire, les Frères musulmans, qui ont toujours mis l'accent sur l'islamisation de la société par la prédication, sont moins portés sur l'islamisation des institutions. Leur but est d'avoir une position de force au Parlement pour contrôler le président et pousser à la moralisation de la société", note Patrick Haenni.

Sur le plan dogmatique, indique Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de la mouvance islamique, "les salafistes ont une lecture extrêmement littérale du texte religieux et font montre d'un rigorisme social". Ils souhaitent durcir la référence à l'islam dans la Constitution et le droit et militent ainsi, depuis le référendum constitutionnel du 19 mars, pour avoir le plus de poids face aux laïques au sein de l'Assemblée constituante. L'enjeu, note Patrick Haenni, est d'avoir son mot à dire sur la définition de l'article deux de la Constitution, qui stipule que"l'islam est la religion de l'Etat dont la langue officielle est l'arabe ; les principes de la loi islamique ['charia'] constituent la source principale de législation". Si certains salafistes sont prêts à le conserver en l'état, comme les Frères, d'autres veulent remplacer le terme "principes de l'islam" par"préceptes de l'Islam""Une nuance de taille qui permettrait de verrouiller les possibilités d'interprétation de la charia", commente le chercheur.

L'Etat civil et démocratique, que tous les partis appellent de leurs voeux, est un véritable repoussoir pour les salafistes. "La position salafiste est historiquement une position de refus, note Stéphane Lacroix. Pour eux, la démocratie est contre l'islam." Mus par l'idéal d'Etat islamique, ils ne tolèrent pas le compromis. Or "les Frères musulmans, par leur histoire propre, sont totalement dans le compromis avec le pouvoir et dans une logique de graduation", poursuit-il. Depuis son entrée dans le jeu démocratique, le parti Al-Nour fait cependant des déclarations plus ambiguës. "Pour entrer dans le jeu politique, Al-Nour a dû faire une profession de foi démocratique, avec peu de conviction toutefois", note le chercheur. "Ils vont dire que la démocratie est un moyen intermédiaire pour parvenir à un Etat islamique, mais en ayant en perspective la remise en cause des règles du jeu de l'intérieur, explique Patrick Haenni. "Les Frères musulmans, au contraire,oppose Stéphane Lacroix, évoluent dans un sens où la plupart d'entre eux ont fait une profession de foi démocratique crédible."

CALCUL POLITIQUE

L'âpre compétition que se livrent Frères musulmans et salafistes dans la campagne est peut-être davantage le résultat d'un calcul politique que de divergences de vues. "Il existe toujours chez les Frères musulmans, qui ne sont pas un tout unique, une tendance salafiste et une adoption partielle de leurs catégories de pensée. Les contacts ont ainsi toujours existé et été maintenus", note Patrick Haenni. Ce sont les partis salafistes qui ont fait le choix de quitter l'Alliance démocratique, formée par les Frères avec 33 autres partis islamistes, de gauche et libéraux, pour faire cavalier seul au sein de la Coalition pour l'Egypte. Un choix de pur "calcul électoral" de la part des salafistes, note Patrick Haenni, qui estimaient ne pas y être suffisamment représentés. Cela n'a toutefois pas empêché les deux mouvements de présenter parfois des candidats communs et de soutenir ensemble des candidats indépendants. Dans les campagnes, ils n'ont cessé d'organiser des conférences où ils s'invitaient mutuellement.

Toutefois, nuance M. Haenni, la frange des Frères musulmans qui tient actuellement les rênes du mouvement est dans une démarche politique qui les pousse à se démarquer des salafistes."Aujourd'hui, les Frères musulmans sont très prudents, ils ne veulent pas faire peur. Ils ne veulent pas trop s'imposer donc cherchent à faire des coalitions, à engager le dialogue avec les autres partis", précise-t-il. La montée en puissance des salafistes a poussé les Frères à plus de prudence encore. "A force d'avoir flirté avec les salafistes depuis le référendum constitutionnel, ils ont donné l'idée d'un camp islamique structuré qui a fait peur aux partis laïques et aux militaires", analyse-t-il.

L'armée, pour qui le caractère civil de l'Etat est une affaire prioritaire, a dès lors cherché à renforcer toutes les forces politiques contre les Frères et à limiter la marge de manoeuvre des partis au sein de l'Assemblée constituante en tentant d'édicter des principes supra-constitutionnels. Les Frères musulmans ont aussi veillé à ne pas entrer dans la surenchère identitaire des salafistes, galvanisés par leur succès électoral. "Les salafistes les poussent vers un ultra-conservatisme social dont ils pourraient être perdants. S'ils ont le même référentiel, il est difficile de se démarquer. Le discours des Frères a ainsi évolué lors des élections jusqu'à dire 'nous n'avons rien à faire avec ces gens-là, nous sommes pour un islam modéré'", note Stéphane Lacroix.

UNE ALLIANCE ISLAMIQUE ?

Malgré leur course en tête, les Frères musulmans ne devraient pas recueillir la majorité au sein de la future Assemblée. Pour mener la politique d'influence qu'ils ambitionnent, une alliance s'impose à eux. "De par leur histoire politique, ils vont certainement aller vers le centre et c'est ce qu'ils ont répété récemment", note Stéphane Lacroix. Le score final des salafistes pourrait toutefois infléchir ce choix. Ces derniers se sont dits favorables à une alliance avec les Frères, bien que leur stratégie politique reste ouverte."Traditionnellement, les groupes salafistes ont tendance à jouer en politique un rôle de lobby conservateur sur les questions sociales. Ils cherchent à faire passer les lois plus conservatrices possibles, mais n'ont pas de vision politique globale, même si cela peut changer avec la politisation", analyse M. Lacroix.

Aux yeux des Frères, note Patrick Haenni, le meilleur scénario serait qu'"ils ressortent forts de ce scrutin pour pouvoir faire alliance avec des partis proches mais faibles comme le parti islamiste modéré Al-Wasat et les partis alliés non islamiques". En revanche, s'ils se retrouvaient sous la barre des 40 % face à des salafistes forts, alors se poserait réellement la question d'une alliance avec eux. Selon M. Haenni, "ils n'ont pas intérêt à s'allier avec les salafistes non seulement en terme d'image mais également en terme de gestion pratique de l'alliance. Cela les mettrait dans une position instable où la politique serait poussée sur un mode très identitaire et tout cela, les Frères musulmans savent que c'est ingérable par rapport à l'international et aux militaires. Plus le champ politique est polarisé, plus les militaires peuvent jouer le rôle d'arbitre, ce que les Frères musulmans ne veulent pas".

Au cours des deux dernières phases du scrutin, l'éventualité d'un tel scénario pourrait se voir totalement écartée. "L'écart entre les deux partis est en train d'augmenter car les salafistes n'ont pas de réserve de voix, note Stéphane Lacroix. Avec le scrutin de liste, les salafistes réalisent de bons scores mais au scrutin uninominal, ils font moins bien. Quand le candidat salafiste est face à un Frère, c'est le Frère qui gagne." Le politologue estime ainsi qu'avec le type de scrutin appliqué aux législatives, les salafistes pourraient finalement obtenir moins de 20 % des sièges, tandis que les Frères en obtiendraient plus de 45 %.


Pour en savoir plus :

- La carte interactive des partis politiques égyptiens et des alliances électorales

- Lire notre zoom sur "Des élections aux modalités complexes"

- La chronologie illustrée sur les Frères musulmans égyptiens


    Dounia Bouzar : « Sortir de l’amalgame "être laïc, c’est être athée" »

    Le voile, un débat qui divise la gauche
    Hanan Ben Rhouma | Lundi 12 Décembre 2011

    La stigmatisation des musulmans a atteint un nouveau degré de gravité ces dernières semaines avec l'élaboration d'une proposition de loi, par des sénateurs de gauche, visant à élargir l'interdiction du port du voile dans les structures privées de la petite enfance et aux domiciles des assistantes maternelles. Ce projet n'est désormais plus d'actualité, mais les discussions à ce sujet restent vives. Quand Jean Baubérot dénonce « un texte liberticide », Dounia Bouzar parle d'« une loi d'exception », qui pervertit la loi de 1905. L'anthropologue du fait religieux reconnaît volontiers que les débats sur l'islam, qui traversent toute la classe politique, sont aussi très vifs au sein des partis de gauche, dont le Parti socialiste (PS) avec qui elle a élaboré le « Guide pratique de la laïcité » à destination des élus socialistes. Interview.

    Dounia Bouzar : « Sortir de l'amalgame

    Saphirnews : Comment réagissez-vous face à la proposition du Sénat, discutée par la gauche ?
    Dounia Bouzar : « Sortir de l'amalgame
    Dounia Bouzar : Cette proposition renvoie à une loi d'exception pour les musulmans, puisqu'elle violait les principes fondamentaux posés par le Code du travail et le Code pénal qui interdisent clairement toute discrimination directe ou indirecte dans la notion d'embauche, quelles que soient les croyances ou les non-croyances. L'interdiction de prendre en compte les convictions d'un candidat fait partie des 18 motifs de discrimination et constitue un délit. La proposition violait aussi le principe de la loi de 1905, puisque les fonctionnaires sont neutres car l'Etat est impartial vis-à-vis de ses citoyens, quelles que soient leurs convictions religieuses mais aussi philosophiques et politiques. Elle viole l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui estime que, pour limiter une liberté de conscience, il faut que cela atteigne l'ordre public et la liberté d'autrui. 

    C'est donc bien une loi d'exception qui a été élaborée, puisque les débats des sénateurs montraient clairement que c'est le foulard qui est visé et qu'il crée une vraie ligne de scission à l'intérieur des partis politiques. Les jurisprudences du Conseil d'Etat et de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) considèrent le voile comme un signe religieux uniquement au même titre que la kippa ou le turban mais, dans le débat français, il est, au mieux, une preuve de prosélytisme et, au pire, une preuve d'islamisme. Tout le débat des sénateurs repose sur une certitude : une femme qui mettrait un foulard ne peut pas être neutre et fait forcément du prosélytisme, ce qui pose un problème important car, si la proposition avait été votée, elle partirait du postulat que les musulmans ne peuvent respecter la liberté de conscience des parents qui confient leurs enfants. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a vaillamment rappelé que, pour les musulmans aussi,le respect de la liberté de conscience des parents est important car, comme les autres, ils veulent que leur choix soit respecté quand ils amènent leurs enfants à des nourrices. Enfin, le projet pose des questions philosophiques car, avec les assistantes maternelles, il légiférait sur des points relevant du domaine privé. Dans ce cas, un croyant pourrait exiger, au nom de la neutralité de l'appartement, à un parent de faire disparaître le livre de Voltaire… mais qu'est-ce que la neutralité dans un appartement ? Il n'est jamais neutre, il est le témoignage d'une histoire. Cette loi posait le postulat qu'être athée ou non-pratiquant est présumé neutre, pas les autres. Il faut arrêter de dévoyer la notion de laïcité.

    Vous inquiétez-vous de cette surenchère faite contre les musulmans à la veille des élections de 2012 ?
    D. B. : Il est clair que l'amalgame « islam = intégrisme » qui traverse la droite comme la gauche me fait peur. Les sénateurs socialistes ont refusé de reprogrammer cette loi mais le débat de fond est partagé par tous les partis politiques et cela m'inquiète car c'est une loi d'exception. 
    Par expérience, ce sont les régimes totalitaires qui font des atteintes aux libertés individuelles et qui imposent un modèle sociétal, familial, culturel qui soit monolithique. Ce fut le cas sous le régime de Pétain. 

    Qu'un tel débat se fasse dans la droite et l'extrême droite, c'est assez mauvais mais que des représentations semblables sur les musulmans se banalisent au sein de la gauche, cela m'angoisse davantage. Ce sont aussi ces discours et les exceptions pour l'islam qui alimentent des groupuscules minoritaires radicaux, qui ont besoin de montrer que la loi ne s'applique pas à tous et c'est le cas de la proposition, qui viole, dans un pays qui se veut celui de droit et des droits de l'homme, de manière criante le Code pénal, celui du travail, la loi de 1905 et les traités européens ratifiés. Pour moi, la seule sortie est que les politiques garantissent l'application de la loi pour tous et de la même façon. Les musulmans ne demandent pas plus.

    Cette proposition a été élaborée à la suite de l'affaire Baby Loup, dont on sait que vous vous êtes positionnée du côté de la salariée licenciée…
    D. B. : Je me suis positionnée en disant que les prud'hommes ont violé le droit puisqu'ils ont dit qu'elle ne pouvait pas porter le voile car le règlement intérieur le lui interdit. 
    Mais une entreprise privée ne peut pas faire de règlement intérieur qui soit au-dessus de la loi et qui fasse une interdiction générale sur une liberté fondamentale de conscience et de religion. 
    Les prud'hommes auraient dû simplement juger cette affaire sur les 6 critères légaux que sont les entraves à la sécurité, à l'hygiène, à la liberté des autres, à la mission, à l'organisation et à l'image de l'entreprise, qui permettent de limiter une liberté religieuse. 

    En revanche, la cour de Versailles a réintroduit le respect de la loi et du droit avec l'article 1121-1 du Code du travail, qui dit que l'interdiction du foulard est justifiée par la nature de la tâche à accomplir et proportionnée au but recherché. Le tribunal a estimé que le foulard de la directrice adjointe entravait les aptitudes à son travail avec cette loi. Je pense que cette décision est discutable mais la violation du droit par les prud'hommes était plus grave à mes yeux. La Cour n'a pas changé le fond (la décision des prud'hommes, ndlr), on peut être pour ou contre mais, en tout cas, il faut que la loi soit la même pour tous, musulmans compris.

    Mais le verdict du tribunal de Versailles fait-il vraiment jurisprudence comme il est souvent entendu ?
    D. B. : Ce n'est pas du tout le cas. Les sénateurs qui soutiennent le projet d'interdiction partent du principe qu'ils peuvent faire une nouvelle loi à partir de la décision rendue pour Baby Loup, mais l'affaire a été réglée avec le droit actuel qui permet déjà de régler les conflits puisque le Code du travail permet de limiter une liberté dans les 6 critères que j'ai énoncés. La décision de la cour d'appel montre justement qu'il n'y a pas besoin de loi.

    La proposition a été écrite par les radicaux de gauche mais soutenue par les socialistes. Vous qui avez travaillé avec ces derniers en élaborant le « Guide pratique de la laïcité », ne trouvez-vous pas leurs positions contradictoires ?
    D. B. : Les socialistes qui m'ont chargée de trouver des bonnes pratiques pour le Guide ne sont forcément pas les mêmes que ceux qui ont soutenu la proposition du Sénat, ce qui montre que des représentations négatives et archaïques sur le voile et l'islam persistent à exister au sein même du PS. Bien du travail reste à faire, car il est clair que tout le monde n'a pas compris ce qu'est la laïcité. 

    C'est là que je me suis rendu compte que les débats sur l'islam traversent toutes les familles politiques : entre ceux qui comprennent que les musulmans ne sont pas une entité homogène et qu'ils sont comme tout le monde et ceux qui les voient autrement avec leurs lunettes idéologiques, ce qui est vraiment lourd, à droite comme à gauche. Mais encore plus à gauche car on a tendance à penser que l'égalité est une valeur de gauche et cela fait mal de rencontrer des gens de gauche qui ne prônent pas cette valeur.C'est souvent l'idéologie qui crée les problèmes, pas la loi.

    Vous avez donc trouvé ce travail difficile ?
    D. B. : Non ! Même si c'est un travail que j'aurais voulu faire pour tout le monde, c'est le groupe parlementaire du PS qui m'a contactée à la suite de mon agression (en février 2011, ndlr) par des personnes proches de Riposte laïque en signe de soutien et en se demandant comment les mentalités peuvent changer pour que tous comprennent que les musulmans ne sont pas des gens à part. 
    On m'a confié ce travail en suggérant que la bonne idée est d'aller sur le terrain. Cela m'a fait du bien de voir que ce sont des élus qui font le premier pas…. 

    On n'a pas pu tout mettre dans le Guide de Jean Galvany mais on présente des solutions qui ont été expérimentées avec succès dans plusieurs villes : sans trahir les principes éthiques de l'islam, d'un côté, et les principes du système juridique laïc, de l'autre. Ce travail m'a ressourcée car, moi qui travaille souvent dans les situations de conflit, on en oublie qu'il y a des endroits où cela se passe bien avec les musulmans.

    C'est François Hollande qui a conclu ces rencontres, ce qui signifie alors que ce « Guide » est désormais promu par le bureau national du Parti socialiste ?
    D. B. : C'est bien le Guide officiel des bonnes pratiques auquel tout élu, qui doit gérer un problème, peut se référer : qu'il ne peut refuser la location d'une salle à des musulmans, que les prix pratiqués pour les uns soient les mêmes pour les autres… que les lois ne doivent pas être appliquées à la tête du client. Ce Guide pratique de la laïcité est fait pour rendre les critères transparents et pour que ce soit non plus la subjectivité individuelle de l'élu qui prime, mais la loi.

    Quels objectifs pour quels résultats ?
    D. B. : Quand on finit par comprendre qu'être laïc, c'est ne pas imposer sa propre vision du monde et par sortir de l'amalgame « être laïc, c'est être athée », on a déjà franchi un grand pas. 
    Je ne travaille pas en termes d'accommodements raisonnables, mais pour agrandir la norme universelle. 
    On a sélectionné les bonnes pratiques qui donnent de l'intérêt à tout le monde et qui ne sont pas une solution pour les musulmans seuls mais sont une solution qui bénéficie à tous sans jamais faire de séparation. Si on prend l'exemple des cantines, c'est d'ajouter un second plat avec des œufs et du poisson et tout le monde sera content, même Jean-Pierre parce que parfois la saucisse au porc il n'en a pas envie et, du coup, la solution lui permet d'avoir le plat de poisson. Chacun a sa liberté de conscience, mais tous ont la possibilité de partager un destin commun et cela en élargissant la norme universelle à toutes les références. 





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    mercredi 30 novembre 2011

    Jean-Pierre Raffarin prend ses distances avec Claude Guéant 30.11.11 | 08:03 | LEMONDE.FR Patrick Roger


    Invité comme "grand témoin", mardi 29 novembre, de la deuxième convention nationale de l'UMP sur son projet pour 2012, Jean-Pierre Raffarin a fait entendre une voix singulière. Alors que le ministre de l'intérieur, Claude Guéant, affirme l'objectif de réduire "de 10 %" l'immigration légale, l'ancien premier ministre a mis en garde, au nom de l'"humanisme", contre le risque de faire des immigrés des "adversaires".

    "Bien sûr, il faut maîtriser l'immigration, a plaidé le sénateur de la Vienne, mais l'immigré qui respecte la règle a aussi droit à notre considération. Ne soyons pas brutaux. Ne faisons pas des immigrés des adversaires globaux. L'immigré qui respecte la France est un ami de la République. Ne mélangeons pas tous les immigrés. S'ils respectent la règle, ils sont respectés par la règle. Ceux-là, la République les aime et ils aiment la République. Il faut qu'ils entendent notre message."

    Le problème, dans cette convention de l'UMP, dite du "rassemblement", consacrée aux thèmes de l'éducation et des "valeurs républicaines", tenait précisément à la nature du message adressé. Claude Guéant, dans une intervention enregistrée, a fait du Guéant,"droit dans ses bottes". Jean-François Copé, le secrétaire général de l'UMP, alors que la gauche a décidé de "cibler" le ministre de l'intérieur, a tenu à rendre hommage à l'action de ce dernier en dénonçant la campagne"scandaleuse " dont il fait l'objet.

    Après s'en être prise, lors de sa précédente convention, à l'"assistanat", l'UMP a cette fois mis l'accent sur le "fléau" de la délinquance des mineurs et sur le rappel des principes de sécurité et de laïcité face au "péril communautariste", en insistant sur la maîtrise des flux migratoires et la restriction de l'accès à certains droits. Bruno Le Maire, le coordonnateur du projet de l'UMP, a conclu en plaidant pour "une République des valeurs et des règles, une République du bon sens, pas une République du communautarisme".

    Ce message-là, les militants rhône-alpins rassemblés dans la salle du Double mixte l'ont bien entendu. Auront-ils intégré le plaidoyer pour "un humanisme français avec Nicolas Sarkozy" lancé par M. Raffarin ? Est-ce réellement là l'ancrage de la future campagne du président de la République sortant ? Il est permis d'en douter. Les principaux responsables de l'UMP présents ont accueilli le discours avec un sourire de sympathie et un laconique : "C'est Jean-Pierre Raffarin. On connaît ses convictions."

    Interrogé par Le Monde, celui-ci s'est néanmoins félicité d'avoir pu faire entendre une tonalité différente. "Il faut éviter de tenir un discours réducteur et veiller à ce que l'immigré en situation légale ne soit pas confondu avec l'immigré en situation illlégale, a réaffirmé M. Raffarin. Attention à ce qu'il n'y ait pas de caricature." Une précaution qui sonne comme une critique en creux de la posture adoptée par le ministre de l'intérieur.



    lundi 28 novembre 2011

    Etre laïque en terre d'islam 28.11.11 | 19:40 | LE MONDE Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS


    Face à l'islam, les Français vivent dans l'illusion d'une équation magique selon laquelle la République équivaut à la démocratie qui équivaut à la laïcité qui équivaut à l'égalité des sexes qui équivaut à la modernité qui équivaut à l'Occident qui équivaut au christianisme. L'équation, mal posée, est insoluble. Aucun de ses termes ne résiste à l'analyse de terrain.

    Donnons un point à Brice Hortefeux, à l'époque ministre de l'intérieur. Un musulman, "quand il y en a un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes". En effet, ils ne sont pas deux à penser la même chose ! D'un point de vue politique, l'islam n'existe pas. Il est un vocabulaire politique islamique issu de la théologie, de la philosophie, du droit musulmans. Mais chacun de ses mots est polysémique.

    De même, il y a des partis qui se réclament de l'islam. Les uns sont conservateurs et néolibéraux, les autres étatistes et/ou révolutionnaires, et tous sont nationalistes, donnant aux intérêts de l'Etat-nation la priorité sur ceux de la communauté des croyants. Un militant algérien l'avait expliqué au jeune historien et sociologue Maxime Rodinson, lors d'une Fête de L'Humanité, entre les deux guerres : "L'Oumma et L'Huma, c'est la même chose ."

    Et cette même chose relève de l'utopie. En conséquence, les conflits qui déchirent les sociétés islamiques sont internes à celles-ci. Ils opposent les musulmans entre eux, plutôt que ceux-ci à l'Occident. Ainsi du Pakistan, de l'Afghanistan, de l'Irak, ou encore, dans le contexte des "printemps arabes", de la Syrie, de l'Egypte, de la Libye.

    L'islam est un mot-valise qui n'interdit en rien aux musulmans concrets d'être des adeptes de la laïcité, pas plus que le christianisme ne prédisposait les chrétiens à le devenir. Mais la laïcité est elle-même une catégorie vide de sens politique précis.

    En France, elle désigne la séparation pragmatique des cultes et de l'Etat, au nom d'une conception universaliste de la citoyenneté. En Turquie, elle signifie son antipode : la subordination politique et bureaucratique du religieux à l'Etat, dans le contexte d'une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté.

    Encore faut-il se garder de figer chacune des deux trajectoires dans un modèle anhistorique. La France demeure habitée par une représentation ethnoconfessionnelle de l'appartenance à la nation, comme l'a démontré la collaboration de Vichy avec les nazis après cinquante ans d'antisémitisme républicain, et comme le rappellent aujourd'hui les propos nauséabonds de ministres au détriment des Français de confession ou d'origine familiale musulmane, voire juive.

    Dans le même temps, des Turcs plaident en faveur d'une refondation universaliste de leur République afin qu'elle assure l'égalité réelle des droits à tous les citoyens - une mue dont la reconnaissance du génocide des Arméniens est le prix d'entrée.

    La plupart des pays du Moyen-Orient se situent à la confluence de ces deux modèles de laïcité et de citoyenneté, pour avoir été successivement des provinces ottomanes et des colonies françaises ou britanniques. Il en est de la sorte en Algérie, en Tunisie, en Egypte, au Liban, en Syrie, en Irak. Mais cela est aussi vrai de la Grèce, des républiques de l'ancienne Yougoslavie ou d'Israël...

    Derechef, l'islam explique moins que ne le fait l'histoire, et notamment le passage d'un monde impérial inclusif de l'aire ottomane à un monde d'Etats-nations fonctionnant selon des logiques d'exclusion.

    Un autre distinguo s'impose. La laïcité est une politique publique, relative à l'organisation légale ou administrative des champs religieux et politique. La sécularisation est un processus social de dissociation des affaires de la cité et des convictions religieuses. La laïcité de l'Etat, alla franca ou alla turca, n'est pas une condition nécessaire à la sécularisation de la société, ainsi que le démontre l'expérience des régimes occidentaux confessionnels, du Maroc ou de la République islamique d'Iran.

    De même, elle n'exclut pas l'arrivée au pouvoir, par le biais des urnes, d'un parti islamique, comme en Turquie et en Tunisie, sans que cette alternance remette obligatoirement en cause le caractère laïque des institutions ni la sécularisation de la société. C'est que les électeurs ont souvent voté pour ces partis selon des raisons non religieuses, par exemple pour sortir les sortants et renvoyer l'armée dans ses casernes en Turquie, ou pour rompre avec l'ancien régime en Tunisie.

    Autrement dit, il n'est de laïcité, en terre d'islam, que par rapport à des histoires et des contextes singuliers, au regard des pratiques ou des stratégies effectives des acteurs sociaux. D'une situation à l'autre, cette idée est un élément de la domination politique et de la distinction sociale, en bref un langage de classe.

    En outre, pour une minorité de musulmans qui, pour être minoritaires, n'en sont pas moins respectables ni moins musulmans, elle est accolée à certaines libertés publiques, comme celles de la conscience ou du gosier. Et, pour une majorité d'entre eux, elle est le nom respectable de l'islamophobie dans laquelle se vautre désormais l'Europe.

    Dès lors que la laïcité est un "événement", historiquement situé, plutôt qu'une "essence", pour reprendre la distinction du philosophe Gilles Deleuze sur ce que doit dire un concept, elle n'entretient pas, avec le politique ou le religieux, un rapport fixe. L'islam a été peu présent dans le déclenchement des "printemps arabes". Il s'y est vite (ré)inséré. Mais n'énonçons pas ces recompositions selon un jeu à somme nulle.

    D'abord, parce que les armées, ou les régimes sous tutelle militaire, ont, la main sur le coeur de la laïcité, beaucoup concédé à l'islam pour lutter contre la gauche ou les revendications régionalistes, notamment en Algérie, en Egypte et en Turquie, dans les années 1960-1990.

    Ensuite, parce que les mobilisations de 2011 ont fourni aux jeunes militants laïques et islamistes l'opportunité de lutter ensemble, de partager l'espace public au prix de compromis mutuels, et d'imposer aux aînés de leurs camps respectifs de nouvelles visions de la cité. Selon le politologue marocain Mohamed Tozy, devrait en découler une offre islamique d'Etat séculier, dont le vocabulaire musulman, prompt à effaroucher les opinions occidentales, avec ses notions de "charia" ou de "califat", pourrait ne rien dire d'autre qu'Etat civil de droit, bonne gouvernance et privatisation de la solidarité sociale.

    L'idée hexagonale de laïcité n'a pas aidé les Français à admettre l'iniquité des Etats moyen-orientaux qui s'en réclamaient ni à pressentir l'éclosion des "printemps arabes". Elle menace maintenant de les faire passer à côté des recompositions en cours. Le vrai problème a moins trait aux rapports de la religion et du politique qu'à la relation au néolibéralisme des partis issus de l'islamisme.

    Si les peuples dits arabes ou musulmans ont apporté la preuve de leur capacité à secouer le joug de l'oppression politique, ils n'ont pas encore - pas plus que les Européens - su apporter une réponse à la crise structurelle qui frappe l'économie mondiale. Certes, la Turquie de l'AKP caracole avec ses 8 % de croissance. Mais pour combien de temps, et en quoi ce succès est-il reproductible sous prétexte d'islam ?

    Quid du prétendu miracle tunisien qui n'était qu'un mirage, sans même parler de la vulnérabilité du décollage du Maroc, des trompe-l'oeil pharaoniques du Golfe ou des piètres performances de l'Egypte et de la Syrie ?

    La question à laquelle sont confrontés les musulmans, islamistes et laïcistes confondus, est sociale et non religieuse. Et, pour la résoudre, le "petit père Combes" (il avait préparé le projet de loi de séparation de l'Eglise et de l'Etatqui sera votée en 1905)leur sera moins utile que l'économiste Keynes.


    Les étrangers naturalisés en France devront signer une "charte des droits et devoirs" 16.11.11 | 08:39 | LEMONDE.FR avec AFP



    Les étrangers naturalisés signeront à partir du 1er janvier 2012 une"charte des droits et devoirs du citoyen français" élaborée par le Haut Conseil à l'intégration (HCI) et remise mardi 15 novembre au ministre de l'intérieur, Claude Guéant. Le texte, voulu par la loi du 16 juin 2011 sur l'immigration et l'intégration, doit être transmis sous forme de décret au Conseil d'Etat pour être appliqué au début de l'année prochaine.

    "Vous souhaitez devenir français. C'est une décision importante et réfléchie. Devenir français n'est pas une simple démarche administrative. Acquérir la nationalité française est une décision qui vous engage et, au-delà de vous, engage vos descendants", souligne la charte dans son préambule. "En devenant français, vous ne pourrez plus vous réclamer d'une autre nationalité", insiste la charte, qui rappelle les principes, valeurs et symboles de la République française, comme l'égalité entre les hommes et les femmes.

    Le document doit être signé à l'issue de l'entretien d'assimilation par les étrangers qui accèdent à la nationalité française par naturalisation (90 000 environ) et non par ceux qui l'obtiennent par le mariage (17 000) et par le droit du sol (27 000). "Il faudra que la loi corrige ce qui a été un oubli", a dit Claude Guéant à ce propos."Intellectualiser ces principes, en prendre une conscience plus claire, plus juridique est très important", a commenté le ministre de l'intérieur.

    "LE MAINTIEN DE NOTRE COHÉSION NATIONALE"

    Pour ce dernier, la signature de la charte "est un moment de solennité entre la nation accueillante et la personne accueillie""L'assimiliation est tout à fait nécessaire. Elle doit se faire par la langue et par l'adhésion aux valeurs essentielles de notre démocratie", a-t-il ajouté. "Le maintien de notre cohésion nationale, dans des périodes difficiles comme aujourd'hui, ainsi que la réussite du processus d'intégration des immigrés, dépend de notre propre foi en nos propres valeurs", a déclaré le président du HCI, Patrick Gaubert.,

    Le texte, qui n'a pas de valeur coercitive, "donnera un esprit dynamique à la naturalisation considérée jusque-là comme une procédure administrative", a affirmé de son côté le député UMP Claude Goasguen, selon qui le droit de la nationalité est appelé à évoluer. La signature de la charte marque une nouvelle étape dans les conditions de naturalisation, avec l'exigence d'un meilleur niveau de la langue et d'une plus grande connaissance de l'histoire et de la culture de la France.

    En 2009, plus de 108 000 étrangers ont été naturalisés français, pour 44 % des Maghrébins, suivis des Turc et des Russes. Une vingtaine de refus sont prononcés chaque année pour"défaut d'assimilation" du postulant.


    dimanche 27 novembre 2011

    La France accueille "trop" d'étrangers en situation régulière, selon Guéant 27.11.11 | 18:09 | LEMONDE.FR avec AFP


    Le ministre de l'intérieur, Claude Guéant, a estimé dimanche 27 novembre que la France acceptait"trop" d'étrangers en situation régulière chaque année. "Nous acceptons sur notre sol chaque année 200 000 étrangers en situation régulière. C'est l'équivalent d'une ville comme Rennes, c'est deux fois Perpignan", a-t-il déclaré lors de l'émission "Le Grand rendez-vous" d'Europe 1, I-télé, Le Parisien.

    "Moi aussi je trouve que c'est trop", a dit M. Guéant alors qu'on lui rappelait le point de vue de la présidente du Front national, Marine Le Pen, à cet égard."Pourquoi est-ce trop ? Parce que je souhaite comme le gouvernement, comme le président de la République, que les étrangers qui viennent chez nous soient intégrés, adoptent nos lois, adoptent notre mode de vie", a dit le ministre.

    Il a rappelé son "objectif de diminuer en un an de 10 % de 20 000 [cette immigration légale] et nous allons tenir cet objectif", a-t-il ajouté. "La France n'est pas fermée, la France n'est pas un pays xénophobe", a martelé M. Guéant.

    CROISEMENT DES FICHIERS DES ÉTRANGERS ET DE LA SÉCU

    Le ministre de l'intérieur a annoncé qu'à partir de janvier 2012 le fichier des étrangers résidant en France et celui de la Sécurité sociale seraient croisés, offrant des"moyens plus efficaces" pour lutter contre les fraudes sociales imputables aux étrangers.

    "Tous les ministres doivent prendre leur part" à la lutte contre la fraude, a estimé M. Guéant, la sienne portant sur "les mesures spécifiques aux étrangers".

    A titre d'exemple, le ministre de l'intérieur a cité le versement des allocations familiales, soumis à une condition de résidence sur le territoire, alors qu'"il y a un certain nombre, que je ne peux pas chiffrer, de ressortissants étrangers qui résident régulièrement sur notre sol [et] qui touchent des allocations familiales pour des enfants qui ne vivent pas en France".

    "LES ÉTRANGERS SONT CIBLÉS COMME TOUS LES FRAUDEURS"

    Il a également désigné les ressortissants étrangers qui font"des allers et retours entre la France et leur pays d'origine, passent plus de temps dans leur pays d'origine qu'en France et touchent des allocations logement ou des allocations d'adulte handicapé en France".

    Tout cela "n'est pas normal", a estimé Claude Guéant, tout en affirmant que "les étrangers ne sont pas ciblés plus que les autres, les étrangers sont ciblés comme tous les fraudeurs".

    "IL Y A BEAUCOUP D'ABUS DANS LES MARIAGES"

    Interrogé sur le regroupement familial, le ministre a rappelé qu'il y avait "déjà eu une réforme importante", mais qu'il y en avait"encore à faire en ce qui concerne le rapprochement familial", c'est-à-dire "les personnes de nationalité française qui vivent en France et qui cherchent à faire venir des familles venant de l'étranger", a expliqué M. Guéant.

    Or, a-t-il noté, "les mêmes règles ne s'appliquent pas, les conditions de ressources, de logement, ne sont pas les mêmes et je crois que c'est une perspective qu'il faut avoir parce qu'il y a beaucoup d'abus, de la même façon qu'il y a beaucoup d'abus dans les mariages".

    "Beaucoup de mariages sont frauduleux. Il faut, qu'avec le ministre de la Justice, nous veillons à ce que les mariages soient des vrais mariages", a conclu le ministre.