lundi 24 juin 2013

Corruption, éducation et santé : les trois points de la discorde brésilienne, Par Nicolas Bourcier, Le Monde.fr | 23.06.2013 à 22h57 • Mis à jour le 24.06.2013 à 08h58 |


Manifestants près de la plage de Copacabana à Rio de Janeiro, le 23 juin.

Rio de Janeiro, correspondant. Il aura suffi d'une augmentation de 20 centimes pour faire voler en éclat l'image d'un Brésil conquérant, sûr de lui et promis à un avenir économique et social harmonieux. Lorsque les autorités de Sao Paulo ont décidé, le 2 juin, de faire passer le billet de bus de 3 à 3,20 réals (1,12 euro), elles étaient loin d'imaginer l'onde de choc qui allait suivre. La fronde sociale s'est répandue en l'espace de quelques jours dans tout le pays. Elle atteint désormais plus d'une centaine de villes. Les sommes colossales investies dans les préparatifs de la Coupe du monde – 27,4 milliards de réals pour un budget prévisionnel total de 33 milliards de réals – servant, dès le début, de catalyseur à un mouvement aux revendications multiformes


D'après un sondage de l'institut Ibope publié samedi 22 juin par la revueEpoca, quelque 75 % des Brésiliens soutiennent désormais le mouvement de protestation. Le prix et la qualité des transports en commun sont le principal motif de ce soutien (77 %), devant le rejet de la classe politique (47 %) et la corruption (33 %). Ils sont 78 % à estimer que la santé publique est le secteur le plus sinistré. Partout sur les réseaux, les textes et exemples abondent pour illustrer les défaillances d'un système public dépassé ou défaillant. Un maelstrom de revendications révélateur d'un profond malaise dans ce Brésil où la croissance économique donne de sérieux signes d'essoufflement.

  • LA CORRUPTION

D'après une enquête réalisée par le magazine économique Exame, en août 2011, la corruption détournerait des coffres publics au moins 51 milliards de reais par an. Une estimation basse qui correspond, selon la Fédération des industries de Sao Paulo (Fiesp), à une perte d'au moins 1,4 % du PIB chaque année, l'hypothèse haute tablant sur une perte de 2,3 % du PIB. Si cette somme était appliquée à un programme d'habitation pour des familles aux faibles revenus comme "Minha Casa, Minha Vida" ("ma maison, ma vie"), lancé par le Parti des travailleurs (PT, gauche au pouvoir), elle permettrait d'en faire bénéficier immédiatement 918 000 familles. Ce programme d'accession à la propriété est prévu pour 2 millions de familles.

Une spectatrice du match Brésil-Mexique, le 19 juin à Fortaleza.

Autre grief, les retards dans les travaux et les réalisations qu'engendrent les effets de la corruption. "Ils créent des difficultés qui entravent l'avancement des projets, imposant des coûts supplémentaires, et des frais supplémentaires pour éliminer les obstacles qu'ils ont eux-mêmes engendrés", explique José Ricardo Roriz Coelho, directeur du département de la compétitivité à la Fiesp.

A cela s'ajoutent les affaires récurrentes de corruption d'acteurs politiques. Un mal chronique qui remonte aux sources même de la fondation de cette république fédérative marquée par les potentats locaux et la période du "coronelisme" (1889-1930), pendant laquelle le pouvoir local était confié à des propriétaires fidèles au gouvernement brésilien, les coroneis.

Selon Transparência Brasil, le Congrès de Brasilia est celui qui coûte le plus à la population, comparé aux parlements de 10 autres pays (Allemagne, Argentine, Canada, Chili, Espagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Mexique et Portugal). D'après leurs calculs, le Congrès consommerait 11 545 réals par minute (chiffres de 2007). Le pays se trouve à la 69e place sur la liste des 178 pays classés par l'organisation non gouvernementale. Soit derrière la Namibie ou le Rwanda.

"Tous les indicateurs indiquent que la corruption est devenue chronique au Brésil", affirme l'économiste Gil Castello Branco, fondateur de l'ONG Contas abertas ("comptes ouverts"). Le projet de loi PEC 37, un texte soumis au Congrès et visant à restreindre le pouvoir des enquêteurs et des procureurs, n'a fait qu'ajouter au ressentiment des manifestants.

  • L'ÉDUCATION

C'est le point noir, peut-être le plus gros grief fait par les protestataires. Autant les universités publiques sont d'un niveau d'excellence et au même rang que les meilleures institutions mondiales, autant le primaire et encore plus le secondaire sont dans un état déplorable. Ironie du système : il faut passer par des lycées privés pour entrer dans les facultés publiques.



Les écoles, collèges et lycées publics sont défaillants tant au niveau des infrastructures qu'en termes d'enseignement. Le manque d'établissements entraîne un roulement des classes où les enfants du primaire optent soit pour des cours le matin soit pour l'après-midi. On observe dans certaines régions ou zones particulièrement déficientes la mise en place d'un troisième roulement quotidien.

En 2000, 97 % des enfants et adolescents de 7 à 16 ans bénéficiaient de l'accès universel à l'enseignement primaire, avec une diminution du taux d'analphabétisme de 20,1 % à 11,8 %. La situation s'est certes améliorée par rapport aux décennies précédentes, mais reste nettement insuffisante, selon tous les spécialistes.

L'absence ou le manque chronique de professeurs est aussi un mal récurrent. Leur formation est de mauvaise qualité. Eux-mêmes sont extrêmement mal payés. Les salaires variant d'un Etat à l'autre, les revenus d'un enseignant débutant varient autour de 300 à 400 euros par mois, pour une moyenne de seize heures par semaine.

La corruption, l'éducation et la santé forment le trio de tête dans le maelstrom de revendications révélateur d'un profond malaise dans la société brésilienne.

A Rio de Janeiro, par exemple, d'importants efforts ont été réalisés ces dernières années par le secrétaire d'Etat à l'éducation, Wilson Risolia Rodrigues, avec notamment une augmentation des salaires et un meilleur accompagnement des carrières. Mais les résultats, par nature, prennent du temps.

Au niveau de l'Etat de Rio, ils étaient 8,3 millions de lycéens à entrer en classe de seconde en 2009. Ils n'étaient plus que 1,7 million en terminale en 2011. Le taux d'échec scolaire sur le plan national s'élève à plus de 50 %.

Des efforts ont été fait par la présidente Dilma comme l'école obligatoire à 4 ans (applicable en 2016) ou encore la mise en place de quotas (raciaux et sociaux) dans les universités publiques afin d'ouvrir l'enseignement supérieur aux populations les plus défavorisées. Mais là encore cela prend du temps. "Le pays est train de payer cinquante ans d'absence de politique publique", affirmait de façon prémonitoire au Monde Wilson Risolia Rodrigues quelques mois avant le déclenchement du mouvement de protestation.

  • LA SANTÉ

C'est l'autre secteur largement déficient au Brésil, surtout pour les plus pauvres. Les conditions sanitaires d'une grande partie de la population restent précaires même si l'espérance de vie s'est allongée (74 ans et 29 jours). Le système de santé reflète les inégalités du pays, où les gens assez riches reçoivent des soins d'une qualité égale voire supérieure à ceux prodigués en Europe, alors que la grande majorité de la population n'a accès qu'au système public de santé de moindre qualité, même s'il s'est amélioré cette dernière décennie.

Les prestations payantes d'opérateurs privés se sont développées en réponse aux lacunes du secteur public, et constituent une alternative pour désormais plus de 48 millions de Brésiliens (plus de 30 % de la population). Le sud-est du Brésil (zone la plus riche) est la région qui concentre le plus d'affiliés à des plans de santé privés avec 36 millions d'assurés, soit 67 % du nombre total d'assurés.


Cette augmentation des assurances privées porte atteinte à la santé publique, a affirmé Ana Maria Costa, présidente du Centre brésilien d'études sanitaires (Cebes), qui dénonce "une marchandisation de la santé". D'un point de vue global, le budget de la santé reste relativement faible et ne représente encore que 410 euros par habitant (moins de 4 % du PIB), même si l'augmentation a été forte depuis 2005 (de l'ordre de 160 %, chiffre d'Awex).

Le secteur emploie directement 2 millions de personnes et 5 millions indirectement. Il compte plus de 4 750 hôpitaux privés et 2 000 publics. On dénombre également 17 000 cliniques en tout genre. Au total, le pays compte 331 000 médecins, 1,2 million d'infirmiers et aides-soignants, ce qui représente en principe une capacité suffisante pour répondre aux besoins de la population. Toutefois, avec près de 60 % des hôpitaux situés dans les zones urbaines du Sud ou du Sud-Est, l'accès aux soins en zone rurale et dans le Nord et le Nord-Est reste très inégal.

L'idée de faire venir 6 000 médecins cubains dans ces régions démunies – projet formulé par le gouvernement de Dilma Rousseff en mai et repris lors du discours de la présidente le 21 juin – n'a pas eu l'heur de convaincre les professionnels de santé. Dès samedi, plusieurs cortèges de médecins ont exigé une meilleure répartition des soins et dénoncé la mauvaise qualité des infrastructures.

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