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jeudi 12 février 2015

Les Kouachi Une jeunesse française


13 février 2015


Qui aurait pu penser que Saïd et Chérif deviendraient un jour les auteurs du massacre de " Charlie Hebdo " ? Récit d'une adolescence à " la Fonda ", un foyer social en Corrèze, où les deux frères étaient des " enfants faciles "






Des bons petits gars. Deux adolescents orphelins mais joyeux, toujours prêts à jouer, à rigoler, à déconner. Chérif, il n'y a que le football qui l'intéresse. Il peut s'entraîner seul avec son ballon pendant des heures, "  faire mille jongles  " de la tête, des pieds, des genoux. Les autres jeunes le trouvent magnifique, se passent le mot, le respectent pour ça. "  Chérif, il est trop doué  !  " Les connaisseurs sont moins dithyrambiques, mais lui s'y croit. Il crâne, il fait marrer tout le monde, il en rajoute avec des clowneries, il aime les filles et les beaux habits "  stylés  ", il dit souvent "  Ouah  ! t'as vu comme je suis beau  !  " en faisant le "  kéké "   dans un nouveau survêt Adidas et des chaussures Nike Requin. Chérif a des rêves de gloire et de grandeur, se voit "  champion de foot international  ", champion en tout cas. Il veut devenir célèbre.

Saïd, son aîné de deux ans, est calme, introverti mais très têtu et charismatique. Il fait sa prière dans sa chambre en silence, sans rien demander à personne. Il a toujours un œil sur son jeune frère, plus agité et plus bagarreur que lui. Chérif est facilement irascible. Qu'on ne lui passe pas le ballon pour marquer le but, qu'on omette de le laisser marcher en tête du groupe et il s'énerve vite. "  On faisait ça et il nous mettait la raclée, ça finissait en insulte.  "Les copains l'ont compris. Pas d'embrouilles inutiles, on ne lui dispute pas son rôle de buteur et il tire la fierté du point, ça vaut mieux pour tout le monde. Chérif est aussi très peureux, se souvient un de ses camarades de classe au collège  : "  Il était toujours très drôle, mais s'il cassait un verre à la cantine, il avait une trouille folle d'être viré. Il avait toujours peur.  "

Deux frères soudés, deux enfants nés à Paris de parents algériens au début des années 1980, deux caractères opposés qui s'admirent et s'influencent l'un l'autre. Saïd le taiseux, le sérieux, moins doué mais travailleur et chef de bande, qui ne fume pas, ne boit pas, ne change pas de petite amie. Chérif le turbulent, le meneur de chahuts, le boute-en-train, le frimeur joyeux et talentueux qui fume des clopes, boit des bières, collectionne les filles et a le coup de poing facile. Par quelle étrange alchimie ont-ils fini par fusionner leurs personnalités distinctes en un duo monstrueux  ?

Les frères Kouachi. Leurs visages obsédants. Ces photos d'identité qu'on regarde encore et encore pour essayer d'y trouver la marque impossible d'une explication. Ces rares clichés d'enfance que l'on compare à ce qu'ils sont devenus, avec leurs joues un peu empâtées, les cernes de Chérif, les quelques poils de barbe hirsute de Saïd qui n'arrivent pas à lui donner un air mauvais. A 34 et 32 ans, mercredi 7  janvier, Saïd et Chérif Kouachi ont assassiné douze personnes à l'arme de guerre, dont huit dessinateurs et rédacteurs de Charlie Hebdo qu'ils visaient en priorité. Ils ont exécuté la fatwa lancée contre Charb, le directeur de l'hebdomadaire satirique qui avait caricaturé, entre mille autres choses, le prophète Mahomet. En prenant la fuite, ils ont en prime achevé le policier à terre qui leur demandait grâce et ils ont crié  : "  On a vengé le prophète Mahomet, on a tué Charlie Hebdo  ! Allahou Akbar  !  "

Un mois après, on ne peut s'empêcher de repenser au regard de l'aîné, Saïd. A ses "  yeux très doux  " qui obnubilent toujours Sigolène Vinson, miraculée de la conférence de rédaction. "  Je l'ai regardé. Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux  ", a raconté au Monde la chroniqueuse judiciaire de Charlie. Elle avait réussi à ramper à côté des têtes ensanglantées et des corps tombés. A ce moment, Saïd Kouachi, en tenue noire "  de GIGN  ", la met en joue. Sigolène fixe ses yeux à travers la fente de la cagoule, et Saïd qui lui dit  : "  N'aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t'épargne, et puisque je t'épargne, tu liras le Coran.  "Saïd le répète ensuite à Chérif à voix haute, trois fois  : "  On ne tue pas les femmes  !  " alors même que dans la salle une femme, Elsa Cayat, est déjà morte sous leurs balles. Sigolène Vinson nous le redit plusieurs fois d'une voix fragile, en boucle, tourmentée par un mélange d'effroi et d'inextinguible sentiment de culpabilité  : "  Je revois ces yeux très doux…  "

C'est vrai que Saïd a un air doux, sur la fameuse photo d'identité. Le même dont se souviennent ceux qui l'ont connu à l'adolescence à "  la Fonda  ", le centre des Monédières de la Fondation Claude-Pompidou. A respectivement 14 et 12 ans, en octobre  1994, Saïd et Chérif sont placés par l'Aide sociale à l'enfance (ASE) dans ce foyer, une "  maison d'enfants à caractère social  "située dans le village de Treignac, joli trou perdu en pleine Corrèze. "  C'était des enfants faciles et qui travaillaient assidûment au collège. Pas du tout le genre dont on se dit qu'ils vont mal finir  ", assure Patrick Fournier, chef du service éducatif du centre.

La fratrie est populaire à " la Fonda "

Le meilleur ami de Saïd à l'époque, un certain "  Laurent  " qui a voulu modifier son prénom, a le regard humide en évoquant "  l'autorité naturelle  " de l'aîné des Kouachi. Sa "  gentillesse  ". Sa "  sagesse  "."  A la Fonda, j'étais dans la chambre à Saïd, c'était mon frère, je tenais beaucoup à lui. Il était très juste, pas violent du tout, très respecté. Il me protégeait et il m'a pas mal calmé  ", dit Laurent. Devenu restaurateur, lui qui s'est "  bien stabilisé  " après des détours dans la délinquance, en oublie la bizarrerie que prennent ses souvenirs aujourd'hui  : "  Ça m'a fait du bien d'être aux côtés de Saïd. J'aurais fait bien pire après, si je ne l'avais pas rencontré…  "

Une fois seulement, à la Fonda, Saïd a perdu la tête. Pendant une partie de foot, il s'est pris de bec avec un autre joueur, ils ont commencé à s'insulter et l'autre lui a dit "  Ta mère  ". Ça l'a rendu fou. Laurent se rappelle parfaitement la scène  : "  Saïd a commencé à pleurer, il est devenu tout rouge, il a crié "Yemma  ! Yemma  !" Et puis il s'est mis à courser le type qui s'est enfui et on ne l'a plus revu. Je le comprends, j'aurais fait pareil  : Saïd l'aurait attrapé, il l'aurait tué. J'avais jamais vu quelqu'un dans une telle rage. Sa mère, c'était quelque chose de très douloureux et de très lourd pour Said. Fallait pas lui en parler.  "

Sa mère, Freiha, c'est leur enfance perdue, le souvenir flou et mythique de l'Algérie qu'ils n'ont jamais connue, de la ville de Constantine où leurs parents sont nés. Quand Saïd et Chérif arrivent à Treignac, leur père Mokhtar est mort depuis trois ans et Freiha est restée avec leurs trois petits frères et sœurs là où toute la fratrie a grandi  : une HLM dans une tour du 19e  arrondissement de Paris, rue d'Aubervilliers, face à la voie ferrée. Une vie de misère et de débrouille où l'alcool n'arrange rien. Leur petit frère, Chabanne, les rejoint à la Fonda quelques mois plus tard, il n'a que 5  ans. Pendant leur première année au foyer, les trois garçons sont régulièrement accompagnés à Paris pour voir leur mère, sans emploi et malade mais aimante. Il y a avec elle Aïcha, née juste après Saïd en  1981, et Salima, une petite sœur de 6  ans. Aïcha tient la maison. Et puis la mère meurt, sous ses yeux, en janvier  1995. Trois semaines plus tard, Aïcha est placée à son tour à Treignac et Salima dans une famille d'accueil du Perche.

La fratrie Kouachi est populaire à la Fonda. Chabanne, le plus jeune du foyer, fait craquer tout le monde avec ses cheveux bouclés et son sourire de filou. On le surnomme "  le petit prince  ", "  la mascotte  ". Aïcha est une jolie fille sympathique et vivante qui adore danser et faire la fête."  Elle était souriante, parfois très gaie, parfois très triste  ", se rappelle un éducateur. Chérif est marrant, Saïd attachant par sa volonté de bien faire. Les deux aînés sont consciencieux au collège Lakanal de Treignac et atteignent un niveau qui leur permet d'être acceptés en lycée d'enseignement professionnel. Saïd opte pour une formation de cuisinier à l'école hôtelière, qui dépend de la Fondation. Chérif redouble sa 3e puis rejoint le lycée de Saint-Junien, près de Limoges, en sport-études, pour y faire du football et préparer un BEP d'électrotechnique.

Le foyer leur fait passer au mieux leur adolescence d'orphelins. Ils étudient, font du sport, des ateliers menuiserie, du rap, partent en camp de vacances trois fois par an, dans les Alpes ou les Pyrénées, au bord de la mer, à La Grande-Motte. Ils vont au cinéma, reçoivent de l'argent de poche et des cadeaux à Noël. Une fois tous les deux mois, ils se rendent dans le Perche pour voir leur petite sœur qui, elle-même, vient parfois au centre. Les Kouachi retrouvent le sourire. La nouvelle vie est plus joyeuse que celle qu'ils ont quittée. "  C'est les meilleures années de ma vie  ", dit Jean-Henri Rousseau, un ancien copain de Chérif devenu boucher à Treignac. "  J'étais bien là-bas. Saïd et Chérif aussi  ", dit Laurent.

A la Fonda, ils bénéficient de salles de jeux, d'un grand jardin, de pièces communes avec télés. Chérif n'aime rien autant que les matches de foot et les sketches de Djamel Debbouze dont il récite les répliques en tentant de l'imiter. Ils dorment dans des chambres collectives de quatre ou six lits, chacun ayant son petit bureau. "  Les bureaux ne servaient pas à grand-chose, on ne bossait pas dur  ", confesse Laurent. Ils sont répartis en quatre groupes. Les grands, les moyens, les petits et les filles. Saïd est chez les grands, Chérif chez les moyens et souvent chez les filles. Saïd, qui n'est pas volage, sort pendant plusieurs années avec Stéphanie, une fille "  française  ", comme on dit quand on veut préciser. "  Française  ", ou "  céfran  ", ou "  gauloise  ", ou "  babtou  " – le mot verlan de toubab ("  blanc  ").

A la Fonda, à l'époque, on n'est pas trop regardant sur la couleur des copains. Les bandes sont bien mélangées. Les "  rebeus  " et les "  renois  " (ou "  blackos  ") ne sont pas encore en rivalité comme ils le deviendront dans les quartiers. Les moins intégrés sont les Chinois, silencieux et travailleurs, que les autres aiment bien chambrer et tabasser quand ils peuvent. "  Ils étaient tout gentils dans leur coin, les pauvres, ils prenaient des coups tous les jours  ", note Laurent. Il y a aussi la vague des Kosovars, réfugiés de guerre à la fin des années 1990. Des vrais durs. Certains étaient des combattants chez eux. Avec les "  rebeus  ", ils se cherchent, "  c'est chaud  ". On les respecte.

Rap, football et école hôtelière

Laurent se souvient de sa première rencontre avec Chérif qui s'est terminée pour lui à l'infirmerie  : Chérif lui avait "  mis une raclée  " en le croisant dans un couloir, histoire de l'éduquer, simplement parce qu'il était nouveau. "  J'étais terrorisé, je ne voulais plus sortir de l'infirmerie  ", dit Laurent tout en expliquant que Chérif n'était "  pas spécialement violent  "."  Il a fait ça juste une fois pour me bizuter. Après il ne m'a plus calculé, j'ai appris à me bagarrer, il m'a respecté, on a joué au foot, normal.  "

A l'époque, la violence s'installe insidieusement au centre des Monédières, en partie à cause de l'ordonnance de 1945 relative à l'enfance délinquante  : en  1995, les centres éducatifs fermés et renforcés n'existant pas encore, la Fondation est sollicitée par la Protection judiciaire de la jeunesse pour accueillir des jeunes présentés comme délinquants. Ils sont peu nombreux mais durcissent l'ambiance du foyer jusqu'alors réservé aux orphelins, aux enfants en difficulté sociale et scolaire, aux mineurs isolés demandeurs d'asile. La mesure est appliquée à la Fonda de 1995 à 2010, Saïd et Chérif Kouachi y résident de 1994 à 2000. Eux sont là par décision sociale et non par décision de justice, mais l'entourage devient brutal.

Saïd est de loin le plus religieux de la famille et prépare sérieusement son CAP de cuisinier avec son pote Laurent. Il lit le Coran et potasse la théorie culinaire. Ils adorent leur prof de l'école hôtelière, Christophe Daguignon, un ancien rugbyman qui a du répondant et les entraîne à gagner deux concours, à Epinal et Roanne, entre 1999 et 2000. "  On était trop fiers  ", se rappelle Laurent. Le soir, en rentrant, Saïd fait sa prière et ne sort pas jouer tant qu'il n'a pas fini ses devoirs. Il essaie d'entraîner Chérif sur la même voie, mais comme dit Laurent  : "  Avec Chérif, pas la peine, la religion t'arrêtes tout de suite, Saïd avait compris que c'était foutu.  " Les livres et la prière, ce n'est pas son truc.

Dans la gare où il nous a donné rendez-vous, hors de France, Laurent est agité. Les images du centre lui reviennent, se bousculent  : le groupe de rap qu'il avait créé avec Saïd, son petit frère Chabanne "  et deux Blacks  "… Chérif n'en était pas… Ils se réunissaient après l'école hôtelière, un prof leur avait prêté une salle, "  on allait rapper là-haut  ". Il se met soudain à chantonner, cherche les paroles. Ça y est, voilà  : "  On dit gare aux rabzas (arabes), gare aux renois/Mais gare au Front national/Guettent leur proie comme des vautours dans le ciel/Morts avec le sourire éternel/Vous skinheads vous avez commencé la querelle…  " Les textes de Saïd tournent presque tous autour du Front national, c'est son engagement du moment. "  Il serait bien devenu le sauveur de tous les immigrés  ", soutient Laurent.

Lors de discussions sur le foot ou d'autres sujets, Saïd et Chérif disent  : "  Nous, les Algériens.  " Laurent ne sait pas trop pourquoi. Un éducateur se le demande aussi. Ils disent aussi facilement "  sale Blanc, sale Français  ", si un éducateur fait acte d'autorité. A l'époque, personne ne parle de "  juifs  " à la Fonda. "  "Juif", ce n'est pas un mot qui sortait.  ""  Ils n'étaient pas racistes, c'était des mots comme ça qu'ils répétaient, ils avaient des petites amies céfran  ", admet Laurent, finalement assez fier d'être "  le pote blanc à Saïd  ". Les frères Kouachi, "  rebeus  " revendiqués, "  n'aimaient pas beaucoup les Français en théorie. Ils ne portaient pas les Blancs dans leur cœur, ça, c'est sûr  ".

Pourquoi  ? Saïd et Chérif Kouachi sont français, nés en France. Le système de protection sociale français ne les a pas laissés tomber. Orphelins, comme d'autres, pauvres et mal partis dans la vie, comme d'autres, ils n'ont pas grandi comme des exclus. "  Je n'ai pas les moyens d'offrir à mes gosses les vacances et les loisirs qu'ils ont eus à la Fonda  ", constate un éducateur. Le foyer de Treignac leur a donné la possibilité de vivre une adolescence correcte et d'en partir avec un brevet professionnel.

Le mystérieux oncle parisien

Au fur et à mesure de son séjour à la Fondation, Saïd change. Celui qui faisait sa prière discrètement dans sa chambre ("  il pratiquait son truc dans son coin, on le laissait tranquille  ", raconte Laurent), devient plus démonstratif. Saïd est un têtu qui veut avoir raison sur tout, sur un film, un joueur de foot ou la manière de ficeler la viande. Peu à peu, la religion entre dans ses conversations. Il se chamaille sur la pratique avec des copains, se flatte de respecter les cinq piliers de l'islam. Il s'installe ostensiblement dans un coin avec son walkman pour attirer les questions. A qui lui demande ce qu'il écoute, il répond "  les versets du Coran  ", d'un air important. "  Au début, constate un éducateur, on ne savait pas si Saïd faisait sa prière ou pas. A la fin, on ne pouvait pas l'ignorer, il en parlait tout le temps.  "

Chérif aussi change. Il ne supporte pas d'être contrarié, devient autoritaire, agressif, joue un rôle de leader, se vit en grand footballeur incompris. Il a bien travaillé au collège, mais décroche au lycée, pendant sa première année de sport-études. On lui conseille de redoubler, il préfère tout arrêter. Saïd, qui surveille son frère comme le lait sur le feu, est furieux. "  Chérif vit dans l'illusion  ", note l'équipe éducative.

Un mystérieux oncle parisien semble exercer une influence grandissante sur les frères aînés  : Mohamed, le frère de leur mère, le seul parent qu'il leur reste. L'oncle obtient l'autorisation de pouvoir accueillir chez lui, à Paris, ses neveux et nièces pendant les week-ends et les vacances scolaires. A partir de 1999, Chérif demande souvent à se rendre chez cet oncle avec Saïd, qui, lui, est déjà majeur, et l'équipe éducative s'interroge sur l'effet de ces visites en constatant le "  changement d'attitude surprenante  " de Chérif. Celui-ci, au prétexte d'aller voir sa petite sœur en Normandie, fugue quelques jours à Paris. En rentrant, il dit aux éducateurs avoir été frappé par son oncle et ne plus vouloir y retourner. Aïcha se rend aussi chez lui. Un dimanche, elle n'est pas au rendez-vous gare d'Austerlitz pour revenir en Corrèze. Elle est déclarée "  en fugue  " et revient seule, le jeudi, l'air triste et amaigrie. "  J'étais chez mon oncle  ", explique-t-elle à un éducateur sans en dire plus. Ses amies de l'époque ont prétendu que l'oncle voulait la marier.

L'Aide sociale à l'enfance est informée. En  1999, le juge convoque les quatre enfants et leur oncle Mohamed, qui vient à l'audience en djellaba blanche. Au terme du jugement, l'oncle se voit retirer le droit de visite. Mais un an plus tard, les deux aînés quittent la Fondation. Saïd a demandé une prolongation pour terminer l'école hôtelière et y rester jusqu'à ses 20  ans, mais Chérif ne veut pas s'éterniser. A l'aube de sa majorité, en novembre  2000, cinq mois après Saïd, il s'en va. Le petit Chabanne est envoyé dans la famille d'accueil de la jeune sœur, en Normandie. Aïcha reste à la Fondation. Saïd et Chérif s'installent à Paris chez l'oncle Mohamed, dans le 19e  arrondissement.

"  Ils font pas de conneries, au moins  ?  "

"  On n'est pas bons sur la transition, analyse un éducateur. Les enfants sont relativement cocoonés au centre, et puis quand ils s'en vont, tout s'arrête. S'ils ne trouvent pas immédiatement un boulot, ils n'ont plus de quoi manger de la viande tous les jours, ni s'acheter leur survêtement Lacoste. L'ASE leur donne l'adresse d'une assistante sociale, dépanne de quelques jours d'hôtel et après, ciao. Pas de passage de témoin, pas d'adulte référent pour installer une confiance.  " Après leur départ de la Fondation, des jeunes continuent à appeler ou à passer. Saïd et Chérif n'ont plus jamais donné de nouvelles.

Aïcha, de son côté, fréquente Maxime, un garçon de Treignac, brun aux yeux bleu, très réservé, qui n'osait pas s'approcher du foyer du temps où Saïd et Chérif étaient encore là  : ils ne supportaient pas que leur sœur sorte avec un "  Français  ". Eux-mêmes fréquentent des Françaises mais leurs règles à eux ne valent pas pour une femme. Aïcha, une jeune fille aussi volontaire qu'elle est petite et menue, porte des minijupes et n'est pas du tout religieuse. Elle leur tient tête et leur répète  : "  C'est ma vie, je fais ce que je veux.  "

En préparant son CAP de cuisine, Aïcha travaille comme serveuse à l'Hôtel du Lac que possède la mère de Maxime dans le village. Ses frères aînés sont partis. Un éducateur l'interroge  : "  T'as des nouvelles de tes frangins  ?  " Aïcha  : "  Non, on s'est disputés, on se parle plus.  "Lui  : "  Ils font pas des conneries au moins  ? Ils taffent  ?  " Elle  : "  Ben justement, je sais pas trop.  " Elle ajoute cette phrase sibylline  : "  Notre oncle a une mauvaise influence sur mes frères.  " Elle part ensuite s'installer avec Maxime aux Sables-d'Olonne (Vendée), "  en partie pour échapper à ses frères  ", nous dit Brigitte, la mère de Maxime. Ils se quittent au bout d'un an. D'après ceux qui la fréquentaient en Corrèze, elle aurait été récupérée de force par ses frères, obligée de porter le voile et de se marier religieusement avec un beau-frère de Chérif.

Laurent retrouve Saïd à Paris en  2001. Ils marchent une journée dans les rues du 19e  arrondissement. "  Il avait trouvé du travail, il était cuisinier dans un resto, il était cool, ça roulait bien, il cartonnait. Moi, ça partait mal, je volais des bagnoles et des portables, Saïd non. Il était bien dans ses baskets. J'étais vraiment content pour lui. C'est la seule fois qu'on s'est revus.  "

Les frères Kouachi habitent chez Mohamed puis se font héberger par une certaine Albertine, toujours dans le 19e. Pendant plusieurs années, ils vivent de petits boulots et de divers trafics. En  2004, Chérif est filmé pour un reportage de l'émission de France  3 "  Pièces à conviction  ". On le voit en survêtement au milieu d'une bande, micro à la main, déclamant du rap. C'est l'époque où Saïd commence la reprise en main de son petit frère pour mettre fin à ses "  déviances de mécréant  ". Il l'emmène à la mosquée Adda'Wa, un vaste hangar situé dans leur quartier, rue de Tanger, où un petit prédicateur, Farid Benyettou, rassemble des fidèles après la prière. Il est à la tête de la filière des Buttes-Chaumont qui envoie des recrues faire le djihad pour la branche irakienne d'Al-Qaida en Irak, entre 2004 et 2006. Les images de la prison américaine d'Abou Ghraib ont bien préparé les esprits. Chérif est interpellé la veille de son départ en Irak et fait dix-huit mois de préventive à Fleury-Mérogis.

La dérive terroriste

Laurent a perdu la trace de son ami Saïd. En essayant de le retrouver sur Internet, il tombe sur le nom de Chérif mêlé "  à une histoire de djihadistes  ". C'est en  2008, au moment du procès de la filière des Buttes-Chaumont. "  J'ai même pas cliqué sur le lien, dit Laurent. J'étais sûr que ce n'était pas le Chérif que je connaissais. Ça pouvait pas être lui, c'était pas possible.  "

Chérif, en effet, n'est plus le même. Pendant son séjour en prison, il a tissé des liens avec un maître du terrorisme islamiste, Djamel Beghal, moudjahid franco-algérien formé aux armes et aux explosifs en Afghanistan et au Pakistan. Il a également rencontré là un jeunot inconnu, Amedy Coulibaly. En  2010, tous deux rendent visite à Beghal, assigné à résidence dans le Cantal. Chérif est placé sous contrôle judiciaire, soupçonné d'avoir participé à un projet d'évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem, figure de l'islam radical. En  2011, Saïd part "  en voyage  " au Yémen où Chérif le rejoint trois semaines, entre deux contrôles judiciaires. En  2014, les deux frères sont mis sur écoute pour un trafic de contrefaçons de vêtements de sport. Aucune conversation en lien avec le terrorisme islamique. Les écoutes sont interrompues en juin… sept mois avant l'attentat de Charlie Hebdo"  J'ai été envoyé par Al-Qaida du Yémen  ", prend soin de dire Chérif à BFM-TV, avant de mourir avec Saïd sous les balles des forces d'intervention.

C'est tout. L'histoire de deux orphelins qui n'ont pas admis celle de leurs parents algériens. Une recherche de sens et de reconnaissance, la rencontre de cerveaux malades et puissants qui leur y ont fait croire. Deux jeunes Français ordinaires qui ne savaient simplement pas quoi faire de leur vie.

Marion Van Renterghem

© Le Monde


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